Nicole Caligaris
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interview in extenso de Nicole Caligaris 
1. Le point de départ de ton livre est l’univers concentrationnaire, évoqué par Primo Levi dans La Trêve. Comment un tel cas-limite a-t-il pu devenir la matrice de cet essai sur le travail?

D'autres que moi sont allés très loin dans le rapprochement entre l'univers concentrationnaire nazi et le "monde du travail" comme on dit : un romancier, François Emmanuel, avec La Question humaine et un psychologue Christophe Dejours, qui réfléchit depuis des années sur la souffrance liée au travail, donc, inévitablement, sur les cruautés exercées dans le cadre professionnel. Il faut dire que le succès du ronflant "Ressources Humaines" plutôt que "Personnel" est en soi tout un programme puisque les hommes sont sur le même plan que le matériel, ce qui rappelle le sinistre "Stück", "pièce", que les nazis employaient pour désigner leurs prisonniers qu'ils répugnaient à appeler hommes. C'est Jean Clair qui souligne cet intéressant point linguisitque dans son livre sur le peintre Zoran Music. Mais je ne me place pas exactement dans cette évocation-là. Primo Levi est méjugé en France comme une sorte de documentariste, certes génial, des lagers. En réalité, Primo Levi est un grand maître, un écrivain très puissant. Si c'est un homme et La Trêve forment un diptyque sur la condition humaine, ce qui est évidemment le thème de toute littérature. La Trêve, raconte ce qui se passe après la libération des camps. C'est la sortie du lager, pour les quelques survivants pas trop agonisants pour espérer survivre réellement. Et rentrer chez eux. Là, c'est une tout autre histoire, une toute autre question : comment vivre à nouveau, à neuf, en somme. Quelle humanité possible après ce cataclysme moral et philosophique des camps de concentration et des camps d'extermination ? Dans mes livres précédents, j'ai travaillé sur la rupture avec la civilisation et les valeurs qui nous fondent. C'est toujours la même question : La Condition de l'homme moderne, selon le titre d'Hannah Arendt. De quoi est faite la civilisation dans laquelle désormais nous sommes amenés à penser et à choisir notre humanité ? Le génocide des Juifs par les Nazis est une sorte de traumatisme originel de notre condition humaine à présent, ici, sur cette parcelle du globe. Et le travail est une dimension de cette condition et c'est un des leitmotive de La Trêve, comme si la question du travail déterminait celle de la reconquête d'une humanité perdue. La Trêve est une Odyssée, c'est le retour de Primo dans la patrie natale, c'est-à-dire, après mille retards, comme pour Ulysse, après mille épreuves testant le bonhomme, son retour au berceau de son humanité, à travers un monde chaotique, au sens propre du terme : un chaos. Tout est bourbeux parce que c'est le dégel polonais. C'est-à-dire qu'on revient à un état antérieur à la Théogonie, à la Genèse, l'eau et la terre sont mélangées, tout y est gris : l'ombre et la lumière sont confondues. Et les hommes sont dans cet entre-deux : pas tout à fait advenus à l'humanité. Alors ? à présent que ça s'est passé, à présent que des hommes ont pris d'autres hommes, non pas comme des esclaves, ce qui est inadmissible, non pas comme des bêtes, ce qui est inconcevable, mais comme de la ressource matérielle, à "gérer" le plus rationnellement, le plus rentablement possible, comment penser notre humanité ? Là, cette fois, Dieu s'est tiré pour de bon. Quelle morale ça nous laisse ? À qui devons-nous rendre compte ?

2. Dans quelques-uns de tes livres, tu reviens sur la question de la dette au sens où Caillois l’entend. En quoi cette dette te concerne-t-elle?

J'ai choisi un guide littéraire, Primo Levi, comme lui-même a choisi pour guide un illustre prédécesseur : Dante, lui-même conduit par Virgile et Homère. Dans Si c'est un homme, c'est le chant d'Ulysse, du huitième cercle de L'Enfer de Dante, récité par cœur, qui garantit son humanité non seulement à Primo mais à son auditeur, Jean, et à nous-mêmes, lointains lecteurs de cet épouvantable voyage. Sans le chant d'Homère, sans le chant de Dante, Primo n'était plus qu'une "pièce", une ressource humaine. Ce que dit Caillois, c'est que la lutte contre la barbarie est toujours perdante. Perdante par la force des choses : parce que la tendance à la barbarie est la pente naturelle des hommes et que la société récompense toujours les barbares à qui bénéficient leur absence de scrupule et leur déni de la liberté, de l'humanité d'autrui. Si la réussite est impossible aux hommes qui décident de lutter contre leur propre penchant, contre leur propre intérêt, pour la civilisation, pour la pensée, l'extraordinaire, dit Caillois, c'est qu'à toute époque, dans toute civilisation, quel qu'en soit le prix, il se trouve des hommes pour faire ce choix-là. Pourquoi ce sacrifice ? Plus pour l'au-delà, puisque Dieu a raccroché. Sans doute, comme dirait Dom Juan, "pour l'amour de l'humanité". C'est ça notre héritage et notre dette. Et c'est aux suivants que nous pouvons rendre la monnaie. Nous qui sommes "nés dans l'opulence" écrit Caillois qui pense alors davantage aux richesses culturelles qu'aux richesses économiques, mais on peut élargir ; nous qui sommes nés dans l'opulence, quelles sont nos valeurs ? Quelle est notre ambition d'hommes ? De quoi sommes-nous comptables devant nos successeurs, de quel effort de civilisation ? Faire tourner le business ? Courir les soldes de telle date à telle date ? Se ruer aux projections d'Amélie Poulain parce que l'histoire est douce et qu'elle ne "prend pas le chou" ? C'est ça ?

3. Qu’est-ce qui t’a donné envie de faire entrer dans le champ de la littérature un thème « sale » comme le labeur et ses affres?

Y a pas que l'inceste, dans la vie. La littérature ne se réduit pas à l'inévitable de la production française contemporaine prise entre les problématiques adolescentes et les problématiques sénescentes (cueille le jour et autres nostalgies des odeurs de pomme) assez conformes dans l'ensemble aux préoccupations de ces nouveaux adultes du centre des grandes villes, qui continuent de sucer leur pouce en regardant Casimir avec un paquet de fraises tagada sur les genoux, ces adultes qui se passent en boucle la nage des bébés Évian en substitut d'un comprimé de Prozac, ces adultes qui roulent en patinette et apportent leur doudou au bureau. Vivement que le vernis sèche, qu'on se retrouve un peu en train de piétiner dans le caniveau, là où les gens piétinent pour ramasser quatre sous, en tâchant comme ils peuvent de ne pas se faire marcher sur les doigts. Parce qu'il y a des gens dehors. Ils sont nombreux. Ils ont la fringale et les dents pointues, un sens de la démerde qui passe de loin notre imagination. Et, pour la plupart, ils ne peuvent pas se permettre de faire des chichis. Le travail, c'est non seulement ce qui occupe la plus grosse portion de notre existence mais c'est aussi ce qui nous fonde, ce qui, pour le moment, nous donne et donne aux autres notre identité. Depuis quand ? La Révolution ? La première guerre mondiale, pour y englober les femmes ? Ça fait un moment que le travail est présent dans le champ littéraire, avec l'albatros Melville par exemple, Zola bien sûr, Primo levi, encore lui, et sa Clé à molette, Henri Calet, Jean Malaquais et quelques autres dont, tout proche de nous, Yves Pagès avec Petites Natures mortes au travail. Disons que c'est un sujet qui a ses quartiers littéraires à la périphérie des centres bourgeois plus volontiers fréquentés par les gens de lettres.

4. Pourquoi avoir fait de Mordo Nahum et de Sisyphe des archétypes de la condition moderne du travailleur aliéné?

L'inquiétant, c'est que la littérature est écartée des questions qui nous tenaillent politiquement. Lorsqu'il y a un thème social débattu dans un studio France Culture ou sur un plateau télé, il y a toujours le psy de service, régulièrement le philosophe, exceptionnellement le littéraire. Qui, aujourd'hui, éclaire sa vie par la lecture de textes profanes ? Qui a conscience qu'un texte est une lanterne, quand on est dans la nuit ? Combien ? Les personnes qui ont du pouvoir (j'entends le pouvoir d'achat, l'aisance sociale, la domination des autres) les personnes qui ont été formées, qui sont diplômées pour exercer des responsabilités sociales ont rarement l'habitude de fréquenter des textes littéraires. Leur culture est scientifique, leur culture est technique. Leur culture est économique. Guère philosophique. Pas artistique. Pas musicale. Encore moins littéraire. Seuls les plus raffinés, les gens de très grande classe sont des humanistes. C'est dire s'ils sont nombreux. Pourtant, et je suis Primo Levi, et je suis Pascal Quignard en disant ça : la forme littéraire est une pensée distincte de la pensée philosophique. Et c'est former une culture mutilée que de laisser sécher cette branche-là sous un mauvais vernis.
On arpentait, il n'y a pas si longtemps que ça, les textes bibliques ou mythologiques à la recherche de récits sur sa propre condition, ce que font par exemple Caillois et Camus avec le mythe de Sisyphe qui leur permet à chacun de conduire une vigoureuse, une vivifiante réaction à l'Occupation. Au contraire de l'examen philosophique, la littérature ne veut pas appréhender, saisir, comprendre, tous ces verbes qui disent qu'on a les choses en main. La littérature inquiète, elle fait surgir les énigmes, les fait courir comme des lézardes le long des surfaces lisses. Sisyphe, Mordo Nahum, ce sont des figures littéraires qui nous tracassent et portent ces questions que nous enfouissons comme faire se peut sous les doudous de toutes sortes : qui sommes-nous ? qu'est-ce que nous faisons là ? dans cette vie-là ? qu'est-ce qui nous tient aux autres ou qui nous en sépare ? À quoi tenons-nous ?

5. Pourrait-on dire que ta réflexion s’inscrit dans le sillage de celle menée par La Boétie dans De la servitude volontaire?

La servitude volontaire, disons plutôt pour nous l'acceptation d'un marché de dupe : mon temps et mon énergie, c'est-à-dire, ma vie, contre le droit de vivre comme tout le monde, c'est-à-dire, l'argent, une place définie et reconnue dans ma société ; cette acceptation sans contrainte violente, c'est la condition paradoxale de ne pas avoir la force de désirer sa liberté. C'est une malédiction. C'est même précisément la punition de Sisyphe : d'être privé, par un travail qui ne lui laisse aucun temps inoccupé, non pas de sa liberté, mais de la faculté de désirer cette liberté et d'œuvrer à sa réalisation. Ce qui s'appelle avoir le nez dans le guidon et c'est comme ça qu'on vit au travail, dans la surcharge permanente, privé du temps de la réflexion.
Ce qui nous amène loin de l'opposition qu'établit Bataille entre le jeu, la dépense gratuite d'énergie et de richesse, et le travail, activité de la mesure, du sérieux, de la thésaurisation. On joue aujourd'hui dans la sphère professionnelle, on s'y investit comme au jeu, compulsivement, on flambe, pour ainsi dire, on s'y dépense en frénétique et on en tire une espèce d'ivresse sans commune mesure avec sa rémunération et surtout, sans commune mesure et même sans aucun rapport avec la valeur créée par cette activité pour les hommes.
Dans l'activité professionnelle sont engagés des enjeux existentiels d'une grande importance et qui vont jusqu'à la réalisation même de notre liberté, de notre emprise sur le monde. Enjeux d'une importance telle que même les riches travaillent, s'occupent à des activités professionnelles. C'est notre terrain politique : le lieu de notre action, l'exercice de notre puissance, ou son échec et notre soumission, volontaire en effet.
La perplexité de La Boétie devant l'homme aberrant qui ne sait pas désirer vitalement ce qui lui est humainement nécessaire, la liberté, c'est la question du sens, qu'Hannah Arendt distingue de celle de l'utilité, la seule question que sache poser l'homme au stade où la fin justifie les moyens : "à quoi ça sert ?".
Dans cette obsession de l'utile qui pousse à considérer les hommes comme des outils ou des ressources, y a-t-il moyen, guidé par des figures littéraires, d'interroger notre imaginaire pour se demander qui nous sommes, nous, ces hommes du basculement intégral dans le règne du travail et de l'accomplissement de soi dans l'activité professionnelle ?